Culture
Ce que les musées ne racontent pas encore
Les cartels changent plus vite que les réserves. Enquête sur ce qui reste dans les caisses.
Les cartels ont changé avant les réserves. Dans la plupart des musées visités, les notices mentionnent désormais les conditions d'acquisition, les noms des collecteurs, parfois les campagnes militaires. C'est un progrès réel, et il porte sur ce qui est exposé.
Or ce qui est exposé représente entre deux et cinq pour cent des collections. Le reste est en réserve, dans des caisses dont l'inventaire, quand il existe, date souvent de plusieurs décennies.
C'est là que se joue l'essentiel du débat sur les restitutions, et c'est la partie la moins documentée. Un objet qu'on ne sait pas décrire ne peut être ni réclamé ni rendu.
Ce que révèle le récolement
Les campagnes de récolement menées ces dernières années ont révélé l'ampleur du travail. Dans un musée de taille moyenne, un tiers des pièces d'origine extra-européenne présentait une provenance incomplète, et un dixième aucune mention d'origine.
Ces lacunes ne relèvent pas toutes d'une volonté de dissimulation. Beaucoup tiennent à des pratiques d'inventaire anciennes, où l'on notait la nature de l'objet et son donateur, rarement son parcours.
Le travail de reconstitution mobilise des compétences peu nombreuses : lecture d'archives coloniales, connaissance des réseaux de marchands, langues concernées. Les musées qui s'y attellent recrutent des contractuels sur des financements temporaires.
Cette précarité des postes explique une partie de la lenteur. Un chercheur qui reconstitue un fonds acquiert une expertise qui part avec lui à la fin de son contrat.
Demander les inventaires avant les objets
Les demandes de restitution, elles, restent peu nombreuses au regard des volumes concernés. Les États d'origine avancent prudemment, conscients que la charge de la preuve leur incombe en pratique, quelle que soit la théorie.
Plusieurs d'entre eux ont choisi une autre voie : demander l'accès aux inventaires plutôt que les objets. Savoir ce qui existe et où précède toute réclamation, et coûte infiniment moins cher.
Cette demande d'accès se heurte à un obstacle prosaïque : les inventaires ne sont pas publiés, parfois pas numérisés. Quelques institutions ont ouvert leurs bases en ligne ; les autres invoquent des chantiers en cours.
Les conservateurs rencontrés décrivent une position inconfortable. Ils travaillent sur des collections dont le statut juridique est stable — l'inaliénabilité des collections publiques — et dont la légitimité morale est discutée.
Une doctrine qui n'arrive pas
Les lois d'exception votées ces dernières années pour des restitutions ponctuelles ont accentué ce malaise. Chaque cas se traite par un texte spécifique, ce qui interdit toute doctrine et place les conservateurs en position d'attente.
Plusieurs rapports ont proposé une procédure générale, avec des critères d'examen et une commission indépendante. Aucun n'a débouché, les positions politiques étant trop éloignées.
Pendant ce temps, les musées d'origine se construisent. Plusieurs pays ont ouvert des institutions dotées de réserves aux normes, ce qui prive d'objet l'argument longtemps avancé sur les conditions de conservation.
Cet argument avait d'ailleurs une faiblesse rarement relevée : il s'appliquait aussi aux réserves européennes, dont l'état réel varie considérablement d'une institution à l'autre.
Les coopérations qui avancent
Des coopérations concrètes existent, hors du champ médiatique : campagnes de numérisation conjointes, formations de conservateurs, expositions coproduites. Elles avancent parce qu'elles ne tranchent pas la question de la propriété.
Certains y voient une manière d'éviter le sujet. D'autres, y compris du côté des pays d'origine, y voient un préalable : on ne réclame bien que ce qu'on connaît, et la connaissance se construit ensemble.
Le public, lui, suit ces débats de loin. Les enquêtes de fréquentation montrent que la provenance figure parmi les informations les moins consultées sur les cartels, loin derrière la datation et la fonction.
Ce désintérêt apparent mérite nuance. Les mêmes enquêtes montrent un intérêt élevé dès que la provenance est racontée plutôt qu'affichée, sous forme de parcours ou de médiation.
C'est peut-être la piste la plus prometteuse à court terme. Elle ne règle rien sur le fond, et elle transforme une mention administrative en récit — ce qui est, après tout, le métier des musées.
Deux ans pour dix mille pièces
Le récolement mérite qu'on décrive ce qu'il implique concrètement. Il s'agit de vérifier, pièce par pièce, la présence physique de l'objet, sa localisation, son état et la conformité de sa notice. Pour un fonds de dix mille pièces, l'opération occupe deux personnes pendant environ deux ans.
La loi impose ce récolement tous les dix ans pour les musées de France. Le taux de réalisation effectif, mesuré par les rapports d'inspection, reste très en deçà, faute de moyens humains dédiés.
Le retard n'est pas réparti au hasard. Les fonds européens, mieux documentés et plus souvent exposés, avancent plus vite que les collections extra-européennes, dont le traitement suppose des compétences linguistiques et historiques spécifiques.
Cette inégalité de traitement produit un cercle : ce qu'on ne documente pas reste en réserve, ce qui reste en réserve ne justifie pas d'investissement, et l'écart se creuse. Plusieurs conservateurs l'ont décrit sans détour.
Des solutions techniques existent pour accélérer. La photographie systématique des pièces, couplée à des outils de reconnaissance, permet d'établir des inventaires visuels rapides, quitte à affiner ensuite. Quelques institutions l'ont fait sur des fonds entiers.
Ces campagnes ont un effet secondaire notable : elles rendent le fonds visible avant qu'il ne soit compris. Des chercheurs extérieurs, parfois issus des pays d'origine, identifient des pièces que l'institution n'avait pas su décrire.
Publier des notices incomplètes
Ce mode de travail suppose d'accepter de publier des notices incomplètes, ce qui heurte une culture professionnelle attachée à la rigueur documentaire. Le débat interne sur ce point est vif.
Les partisans de l'ouverture avancent un argument de responsabilité : une collection publique dont personne ne sait ce qu'elle contient n'est pas conservée, elle est seulement stockée.
Les réticences tiennent aussi à la crainte de réclamations mal fondées, qui mobiliseraient des moyens juridiques importants. Les précédents invoqués sont peu nombreux et concernent surtout le marché de l'art, non les États.
Plusieurs pays d'origine ont d'ailleurs fait savoir qu'ils ne demanderaient pas la restitution de l'intégralité des fonds, mais d'un nombre limité de pièces à valeur symbolique ou rituelle. Cette position, exprimée publiquement, a peu circulé.
Elle change pourtant les termes du débat. Elle suppose un travail d'identification fine, donc précisément le récolement qui n'avance pas, et déplace la question des moyens avant celle du principe.
C'est sans doute pour cela que les coopérations les plus avancées portent sur la formation et la numérisation. Elles construisent la capacité de décider, en laissant la décision à plus tard.