Immigration
L'art du détour : se réinventer pour réussir son intégration
Se réinventer pour réussir son intégration, ce n'est pas effacer d'où l'on vient. Rencontre avec Olga Dérané Yerbangua, conseillère en ressources humaines et fondatrice des Délices de Lam, arrivée du Burkina Faso en 2014.
Quand on laisse tout derrière soi pour traverser l’Atlantique — emportant dans nos bagages et dans notre cœur notre identité et notre espoir pour s’installer loin de la mère patrie —, une question inéluctable s’impose : comment réussir son intégration et s’épanouir, face au choc culturel et aux réalités de la terre d’accueil ?
C’est une question cruciale, dans la mesure où la qualité de vie que nous espérons mener dépendra inexorablement de cet état de fait. Il ne s’agit pas simplement de s’installer. Il s’agit de s’intégrer, de trouver sa place afin de bâtir un équilibre de vie et d’être un apport, une solution dans la société à laquelle nous appartenons dorénavant.
Disons-le tout de suite pour éviter tout amalgame : « se réinventer pour réussir son intégration », ce n’est en aucun cas effacer d’où l’on vient ou renier son identité. C’est plutôt faire preuve d’agilité pour faire dialoguer son bagage personnel et professionnel avec les réalités d’un nouvel environnement.
Adapter son approche culturelle
Adapter son approche culturelle, c’est être conscient que les us et coutumes varient considérablement d’une partie du monde à l’autre. Pour cette transition profonde que constitue l’immigration, il est primordial d’apprendre à naviguer entre deux mondes : adopter une posture d’observation et d’écoute active, en prenant le temps d’observer les interactions sociales, la communication non verbale et les valeurs implicites; chercher à saisir l’histoire et les fondements culturels de son nouvel environnement pour mieux interpréter les comportements.
Il s’agit aussi de pratiquer le biculturalisme en préservant ses valeurs fondamentales, ses traditions familiales, sa gastronomie et son héritage, qui constituent la boussole intérieure et la force de chacun; et d’intégrer les pratiques locales qui facilitent le quotidien, l’insertion professionnelle et l’autonomie. Trouver le juste milieu entre l’affirmation de soi et l’adaptation repose sur ce processus d’intégration, qui permet de préserver son authenticité tout en adoptant les codes nécessaires pour s’épanouir dans sa société d’accueil.
Le défi de l’insertion professionnelle
L’insertion professionnelle représente bien souvent l’un des plus grands défis de l’immigration. Une fois installés, on se rend compte qu’il peut être difficile, voire complexe, d’exercer immédiatement dans son corps de métier d’origine.
Pour certains, il sera possible de faire valoir leur expertise en traduisant leurs expériences passées en compétences transférables, en s’appropriant les normes et certifications locales, et en s’imprégnant de la culture managériale. Pour d’autres, le problème de l’insertion se pose avec plus d’acuité en raison de barrières administratives. C’est précisément à ce moment que la capacité d’observation et d’adaptation joue un rôle déterminant. Il s’agit alors de sortir des sentiers battus, d’identifier les besoins réels du marché et de devenir une solution.
Portrait croisé : le parcours d’une femme plurielle
Pour illustrer cette capacité de résilience et de réinvention, partons à la rencontre d’une femme inspirante dont le parcours illustre à merveille ces défis.
Bonjour Olga, pouvez-vous vous présenter brièvement ?
Je m’appelle Olga Dérané Yerbangua. Je réside dans la ville de Québec. Je suis mariée, mère de trois enfants, et je suis arrivée au Québec en 2014. Je suis conseillère en gestion des ressources humaines au sein de la fonction publique et également promotrice des Délices de Lam, l’escale culinaire burkinabè à Québec.
Revenons à la genèse de ce voyage et aux réalités du choc culturel lors de votre installation à Québec.
Je suis arrivée au Québec par parrainage, car mon époux y était déjà installé. N’empêche que j’ai vécu un choc culturel marquant. Le premier repère qui m’a frappée, ce sont les fêtes de fin d’année. Nous n’étions que deux ou trois familles à fêter, avec pour seul décor la neige, contrairement au Burkina où ces périodes sont extrêmement festives, pleines de vie en ville et de préparatifs vibrants. C’est là que j’ai pris conscience que j’avais tout laissé derrière moi : mes parents, ma famille, notre cocon. Cette chaleur humaine manque cruellement dans un hiver aussi rude, surtout lorsqu’on doit gérer la garde des enfants et qu’il faut compter sur la solidarité des amis de la communauté.
Quel était votre domaine d’activité au Burkina Faso, et qu’exercez-vous aujourd’hui ?
Au Burkina Faso, j’étais enseignante en marketing, management et communication dans des instituts supérieurs, titulaire d’un master. Le principal défi a été la reconnaissance des diplômes. Face à l’impossibilité d’enseigner immédiatement de la même manière ici, il a fallu retourner aux études. C’est ainsi que je me suis orientée vers une maîtrise en relations industrielles.
Vous évoluez aujourd’hui dans le secteur de la restauration. Est-ce une passion de longue date ou un talent révélé au Canada ?
Ma passion pour la cuisine remonte au Burkina Faso. J’étais déjà active dans plusieurs groupes culinaires sur les réseaux sociaux. Un jour, chez moi, j’ai commencé à confectionner de petits plats pour des occasions, en y mettant tout mon cœur. Les gens ont commencé à apprécier au point de reconnaître ma cuisine immédiatement ! C’est un talent qui s’est véritablement épanoui et structuré une fois installée au Canada.
Quel a été le déclic qui vous a poussée à lancer votre entreprise ?
Le déclic est survenu avec la crise du COVID-19. La belle-mère de ma sœur m’avait offert de la farine, et j’ai commencé à préparer des galettes. Mon fils de trois ans en raffolait. J’ai commencé à en cuisiner quotidiennement et à en partager avec mon entourage. Mes proches m’ont poussée à transformer cette passion en activité rémunératrice pour ne pas m’essouffler à tout offrir gratuitement. C’est ainsi qu’en novembre 2020, avec le soutien précieux de mon époux, j’ai fondé Les Délices de Lam.
Entre la cuisine, la famille, le bénévolat et votre emploi principal, comment gérez-vous ce marathon au quotidien ?
Oui, cela fait énormément de choses à mener de front ! Mais c’est avant tout une question d’organisation. J’ai la chance d’avoir un époux qui s’implique énormément, notamment pour la livraison et les tâches de la maison. C’est grâce à son concours et à une planification rigoureuse que nous y arrivons.
Quelle casquette nourrit le plus votre créativité ?
Sans hésitation, c’est la cuisine. J’ai souvent coutume de dire que j’ai enseigné la théorie à mes étudiants au pays, et qu’aujourd’hui, je vis la pratique au quotidien avec mes clients. C’est ce pont entre mon parcours et ma passion qui fait vivre mon entreprise d’une façon unique sur le marché.
Face aux difficultés de reconnaissance des diplômes, comment avez-vous réussi à canaliser votre énergie ?
J’ai eu le courage de me tourner vers de nouvelles formations avec le soutien de mon conjoint, ce qui m’a menée vers mon poste actuel de conseillère en ressources humaines. Face au découragement ou au regard parfois critique de certains — qui s’étonnent qu’on se lance dans la restauration malgré un bagage académique —, il faut garder le cap. La réinvention professionnelle n’est pas un recul, c’est une évolution.
La réinvention professionnelle n’est pas un recul, c’est une évolution.
Si vous pouviez donner un conseil à la femme que vous étiez le jour de votre arrivée, que lui diriez-vous ?
Je lui dirais de ne jamais baisser les bras, quelles que soient les embûches. Le choc culturel est bien réel. Il faut savoir s’auto-motiver, posséder une détermination farouche, et ne pas hésiter à se retrousser les manches et à avancer, quoi qu’il arrive.
En tant que femme plurielle, comment parvient-on à se réinventer sans perdre sa culture ?
Ma culture est une richesse, une histoire et une boussole que je transmets, tout en restant ouverte sur mon pays d’accueil. L’intégration n’est pas une assimilation : il s’agit de prendre le meilleur des deux mondes. Oser sortir de sa zone de confort est primordial : se former, créer des réseaux, et pourquoi pas, suivre des programmes comme celui de l’École des entrepreneurs du Québec pour adapter son savoir-faire aux réalités d’ici.
Quels conseils clés et pièges à éviter souhaitez-vous transmettre à nos lecteurs ?
Aux lecteurs, je conseillerais d’abord d’oser entreprendre et de tisser leur propre réseau. Inutile d’attendre la perfection absolue pour saisir une opportunité : dès qu’une idée germe, il faut accepter de la faire grandir pas à pas, de se former, de demander de l’aide et d’aller vers des personnes ressources. Ce n’est pas un choix binaire entre ses racines et son avenir; on peut allier les deux en conservant son identité tout en embrassant ce que notre terre d’accueil a de merveilleux à offrir.
Parmi les pièges à éviter, le premier est sans doute la peur du regard et du jugement des autres. Peu importe votre domaine d’activité, il y aura toujours des critiques. Certains ne comprendront pas pourquoi vous choisissez de faire des jus ou de vendre des galettes, mais le bonheur et l’épanouissement que cela procure de l’intérieur n’ont pas de prix. Il faut également éviter la comparaison stérile et la précipitation : chaque parcours est unique. Enfin, il ne faut surtout pas s’isoler. Dans un nouvel environnement, il est essentiel de tisser des liens, de trouver des mentors et de s’entourer de personnes positives.
Je tiens à remercier tous ceux qui croient en ces parcours pluriels. Mon message est simple : croyez en vos rêves, n’abandonnez jamais malgré les obstacles, et demandez de l’aide. Lorsque nous le voulons vraiment, nous sommes capables de réaliser de très grandes choses !

L’immigration comme moteur économique
L’histoire d’Olga le démontre bien : l’intégration des immigrants dépasse largement le cadre personnel. Elle constitue un levier vital pour l’économie d’accueil, notamment au Québec. Le soutien démographique et la relève : face au vieillissement de la population, l’arrivée de travailleurs aide à maintenir la cadence productive et à combler les postes vacants dans les secteurs névralgiques (santé, éducation, services). Le dynamisme entrepreneurial et l’innovation : en fondant des commerces et des PME, les nouveaux arrivants stimulent l’économie locale et apportent une diversité d’expertises. La stimulation de la consommation : par leur participation active, ils soutiennent la demande intérieure et contribuent directement au financement des services publics et des infrastructures collectives via la fiscalité.
En conclusion, retenons qu’il est capital pour une intégration réussie de tisser des liens et d’apprivoiser son nouvel environnement : s’impliquer activement en rejoignant des réseaux professionnels et communautaires; s’ouvrir aux us et coutumes locaux tout en préservant son authenticité; cultiver la résilience en acceptant que le changement de repères demande du temps; faire de sa différence une force unique et distinctive.
Se réinventer, c’est bâtir un pont entre ce que l’on était et ce que l’on devient, pour trouver sa place avec confiance et autonomie. Comme le dit si bien l’adage : « Celui qui a plusieurs rivières dans son lit ne tarit jamais. »