Politique
Immigrants en politique : le Québec change-t-il de visage ?
De l'intégration à la représentation, des Québécoises et Québécois issus de l'immigration franchissent une nouvelle étape : celle de l'engagement politique. À l'heure où le Québec entre en campagne électorale, leur présence dans plusieurs formations politiques pose une question fondamentale : la diversité de la société québécoise se reflète-t-elle réellement dans les lieux où se prennent les décisions ?
Il y a quelques décennies encore, lorsqu’on parlait d’immigration au Québec, les discussions portaient principalement sur l’accueil, l’apprentissage du français, l’emploi, l’intégration et l’adaptation à une nouvelle société. Aujourd’hui, une autre question s’impose progressivement : quelle place les Québécoises et Québécois issus de l’immigration occupent-ils dans les lieux où se prennent les décisions ? Car s’intégrer à une société, ce n’est pas uniquement y travailler, y payer ses impôts, y entreprendre, y élever ses enfants ou participer à sa vie culturelle. C’est aussi pouvoir prendre la parole, militer, voter, se présenter à une élection et éventuellement participer à l’exercice du pouvoir.
La question prend une dimension particulière en cette rentrée politique de 2026. À l’approche des élections générales québécoises, plusieurs personnes issues de l’immigration ont choisi de faire le saut en politique, sous différentes bannières. Parmi les candidatures qui illustrent cette réalité, on retrouve Québec solidaire — Charlesbourg : Georges Goma; Québec solidaire — Jean-Talon : Sonia Tchuembou; Coalition avenir Québec — Les Plaines : Fatou Diop; Parti libéral du Québec — Charlesbourg : Seynabou Top; Parti québécois — Les Plaines : Dieudonné Ella Oyono; et Parti libéral du Québec — Les Plaines : Agathe Owona. Ces noms sont cités à titre d’exemples et ne prétendent évidemment pas constituer un portrait exhaustif de toutes les candidatures issues de l’immigration au Québec.
Pas un bloc politique homogène
Cette photographie politique est intéressante à plus d’un titre. À Charlesbourg, par exemple, Georges Goma de Québec solidaire et Seynabou Top du Parti libéral du Québec se retrouvent dans la même bataille électorale. Dans Les Plaines, Fatou Diop de la Coalition avenir Québec, Dieudonné Ella Oyono du Parti québécois et Agathe Owona du Parti libéral du Québec représentent trois formations politiques différentes. Cette réalité vient rappeler une évidence parfois oubliée : les personnes issues de l’immigration ne constituent pas un bloc politique homogène. Elles peuvent être de gauche, de droite, souverainistes, fédéralistes, progressistes, conservatrices ou se reconnaître dans des positions intermédiaires. L’intégration politique, c’est aussi acquérir la liberté d’être en désaccord.
Le parcours de l’immigration est souvent raconté de la même façon : arriver, s’installer, apprendre les codes de la société d’accueil, travailler, faire reconnaître ses compétences, construire une famille, créer son réseau et contribuer à sa communauté. Mais que se passe-t-il ensuite ? Pour certains, vient un moment où contribuer ne suffit plus. Ils souhaitent également participer aux orientations de leur ville, de leur province ou de leur pays. Ils passent alors de citoyens participants à citoyens qui aspirent à devenir décideurs.
Candidate d’une circonscription, ou d’une communauté ?
Cette évolution soulève cependant une question délicate : lorsqu’une personne issue de l’immigration se présente à une élection, est-elle spontanément considérée comme une candidate pouvant représenter l’ensemble de sa circonscription ou d’abord comme la représentante d’une communauté particulière ? Un candidat dont la famille est établie au Québec depuis plusieurs générations peut parler de fiscalité, de santé, d’éducation ou de logement sans que ses origines deviennent nécessairement le sujet de l’entrevue. Pour une personne immigrante ou racisée, les questions sur l’immigration, l’intégration, le racisme ou la diversité peuvent rapidement occuper une place importante. Ces questions sont légitimes, mais pourquoi devraient-elles définir toute sa candidature ?
Une personne originaire du Cameroun, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Maroc, d’Haïti, de l’Algérie, de la Chine ou de n’importe quelle autre région du monde peut avoir une expertise en économie, en santé, en éducation, en environnement, en entrepreneuriat ou en administration publique. Elle peut vouloir parler de logement, de fiscalité, de transport, de développement régional ou du vieillissement de la population. Une personne immigrante qui entre en politique doit-elle nécessairement devenir la porte-parole de l’immigration ? C’est l’une des questions centrales que pose ce dossier.
Derrière cette interrogation se cache celle, plus profonde encore, de l’appartenance. À quel moment une personne ayant immigré au Québec cesse-t-elle d’être présentée d’abord par son origine ? Après cinq ans ? Dix ans ? Vingt ans ? Après l’obtention de la citoyenneté ? Lorsque ses enfants naissent ici ? Ou jamais ? La diversité politique aura probablement atteint une forme de maturité lorsque la présence d’une personne issue de l’immigration sur un bulletin de vote ne constituera plus en soi une curiosité, mais simplement l’expression normale de la société québécoise.
Diversité des candidatures, diversité du pouvoir
Il faut néanmoins se garder d’une lecture trop rapide de cette évolution. Voir davantage de noms et de visages issus de la diversité parmi les candidatures ne signifie pas automatiquement que les obstacles à la représentation ont disparu. Il faut aussi regarder où les partis recrutent ces candidats, dans quelles circonscriptions ils les présentent, quelles ressources leur sont accordées et quelles responsabilités leur sont confiées. La diversité des candidatures n’est pas nécessairement synonyme de diversité du pouvoir.
Les partis politiques ont donc une responsabilité importante. Recruter des personnes issues de la diversité est une chose; leur permettre d’accéder aux endroits où le pouvoir est réellement exercé en est une autre. Une candidature issue de l’immigration est-elle considérée comme une candidature ayant réellement vocation à gagner ou sert-elle parfois essentiellement à démontrer que le parti reflète la diversité ? La distinction est fondamentale. La représentation politique ne peut se limiter à diversifier une photographie de campagne; elle doit aussi ouvrir les réseaux, les investitures, les postes stratégiques et, ultimement, les institutions où les décisions sont prises.
Mais les partis ne sont pas les seuls concernés. Les communautés issues de l’immigration doivent également s’interroger sur leur propre rapport à la politique. Réclamer davantage de représentation suppose aussi de voter, de participer aux assemblées, de devenir membre d’un parti si on le souhaite, de faire du bénévolat politique, de soutenir des candidatures, d’interpeller les élus et, surtout, d’accepter soi-même de s’engager. La participation démocratique commence bien avant le jour du scrutin.

La génération suivante
Une autre génération arrive également dans l’espace public : celle des enfants de l’immigration. Plusieurs sont nés au Québec ou y ont grandi, ont fréquenté ses écoles, parlent français, connaissent ses institutions et vivent les mêmes préoccupations quotidiennes que le reste de leur génération. Pour eux, la question pourrait progressivement ne plus être : « Est-ce que j’ai ma place au Québec ? », mais plutôt : « Quelle place est-ce que je veux prendre dans le Québec de demain ? »
Reste alors une question qui dérange : une personne immigrante doit-elle encore en faire davantage pour être considérée comme pleinement légitime en politique ? Doit-elle davantage expliquer son parcours ? Démontrer davantage son attachement au Québec ? Connaître davantage son histoire ? Défendre davantage la langue française ? Et surtout, son nom, son accent, sa couleur de peau ou son lieu de naissance peuvent-ils encore influencer la manière dont sa compétence politique est perçue ? L’égalité devant les règles démocratiques ne fait pas automatiquement disparaître les perceptions, les préjugés ou les barrières informelles.
Il faut également éviter un autre piège : celui d’enfermer les candidats dans leur identité. Une femme noire ne devrait pas être appelée à parler exclusivement de racisme. Un immigrant ne devrait pas être condamné à parler uniquement d’immigration. Une personne musulmane ne devrait pas être réduite aux débats sur la religion et la laïcité. La diversité politique devient véritablement significative lorsque ceux qui l’incarnent peuvent défendre tous les dossiers de la société. Représenter la diversité ne signifie pas représenter uniquement les minorités; cela signifie pouvoir aspirer à représenter l’ensemble de la population.
Avoir le droit de ne pas penser comme les autres personnes qui nous ressemblent.
C’est pourquoi les candidatures de Québec solidaire — Charlesbourg : Georges Goma; Québec solidaire — Jean-Talon : Sonia Tchuembou; Coalition avenir Québec — Les Plaines : Fatou Diop; Parti libéral du Québec — Charlesbourg : Seynabou Top; Parti québécois — Les Plaines : Dieudonné Ella Oyono; et Parti libéral du Québec — Les Plaines : Agathe Owona sont intéressantes à observer au-delà des origines. Leur présence dans différentes formations politiques rappelle que l’on peut partager une histoire liée à l’immigration tout en ayant des visions profondément différentes du Québec.
Le « nous » québécois
Le Québec change. Sa diversité est déjà visible dans ses entreprises, ses universités, ses hôpitaux, ses écoles, ses commerces, ses organismes communautaires, ses arts, ses médias et ses quartiers. Il serait naturel que cette transformation se reflète aussi dans ses institutions démocratiques. Mais l’objectif ne devrait pas être de construire une politique dans laquelle chaque communauté réclame « son » député. La démocratie n’est pas une addition de communautés. Le véritable défi consiste plutôt à permettre à des personnes ayant des histoires différentes de porter ensemble des projets collectifs.
Une personne peut être née à Douala, Dakar, Abidjan, Port-au-Prince, Casablanca ou ailleurs et, un jour, représenter des citoyens dont les familles vivent au Québec depuis plusieurs générations. Elle peut aussi être née ici de parents immigrants et ne souhaiter être présentée autrement que comme Québécoise. C’est peut-être cela, finalement, la véritable mesure de l’intégration politique : ne plus seulement avoir le droit d’être ici, mais avoir pleinement le droit de participer à la définition du « nous ».
Pendant des années, la question adressée aux nouveaux arrivants a souvent été : « Comment allez-vous vous intégrer à notre société ? » Une nouvelle génération semble aujourd’hui répondre : « Nous en faisons partie. Maintenant, comment allons-nous contribuer à la construire ? »
Peut-être qu’un jour, DIVERSITÉ MAG n’aura même plus besoin de consacrer un dossier aux « immigrants en politique ». Un candidat né ailleurs, une enfant d’immigrants devenue ministre ou un élu appartenant à une minorité ne seront alors plus perçus comme des exceptions. Ils feront simplement partie du paysage politique québécois.
Et ce jour-là, la question ne sera plus de savoir d’où vient celui ou celle qui sollicite notre vote, mais ce qu’il ou elle propose de faire du mandat que les citoyens pourraient lui confier. Quand cessera-t-on de parler d’un « élu issu de l’immigration » pour parler simplement d’un élu québécois ? Le débat est ouvert.